LE CHAMPION

Nous sommes debout, face à face. Nous parlons. Plus justement, elle parle et je l’écoute. Je l’écoute distraitement, mes pensées nous dépassent de quelques heures. Lorsqu’enfin, pour notre bonheur ou notre malheur, elle me dirait : « Tu. »

Un ballon roule jusqu’à nous et butte mon pied droit. Je ne sais si c’est par agacement du temps qui s’éternise ou par simple reflex que je donne un coup de pied dans le ballon envoyé maladroitement par ce gamin qui trottine vers nous pour récupérer son jouet qu’il a sans doute reçu pour son dernier et récent anniversaire. Cette balle, son trésor à lui, compte plus que tout au monde. C’est son ballon d’or. Son avenir est dans ces bouts de cuir cousus. C’est un ballon de professionnel. C’est le premier ballon d’une future star du football mondial. Le ballon roule vers la rue pour la traverser. Le gamin fait un quart de tour pour courir après un objet rond qui roule comme roule tous les objets de qualité. La rue n’est pas très large juste suffisante pour permettre le croisement de deux voitures. Le ballon finira contre le rebord du trottoir d’en face, s’immobilisera et le champion pourra continuer son rêve. Les voitures avancent, souvent de façon machinale, car leurs conducteurs empruntent cette route quotidiennement et disent souvent : « ce trajet je pourrais le faire les yeux fermés ». D’autres disent que leurs automobiles connaissent le parcours par cœur. Par bonheur le conducteur de la voiture qui arrive ne doit pas être du quartier. Il est attentif et voit le ballon. Il donne un judicieux coup de volant pour éviter la boule qui roule. Il doit être supporter d’une équipe, celle qu’il considère comme la meilleur au monde. Derrière le pare-brise, il affiche une fierté infinie d’avoir épargné une fin atroce à ce pourquoi il voue un culte sans fin. Le ballon continue sa course sain et sauf, butte contre le trottoir d’en face et s’immobilise. Le conducteur de la voiture qui continue sa course n’a d’yeux que pour cette magique balle qui attend l’enfant qui, bientôt, le prendra dans ses mains et le serrera contre lui. Juste à l’instant où le conducteur quitte des yeux l’objet inanimé, l’arrondi avant droit du parechoc de la voiture dans laquelle il est assis vient heurter une tête et stoppe la course vitale d’un gamin pour la récupération du cadeau pour son dernier anniversaire récent. Elle me regarde, ses yeux semblent effrayés. Je m’entends dire : « Je n’ai jamais été très bon au foot. »

ORGANISMES VIVANTS DANS DU BOIS,

DE LA PIERRE ET DU FER

C’est un immeuble de quatre étages. Cinq appartements de chaque côté de l’escalier central. Les appartements des trois premiers étages sont identiques. Ceux du quatrième sont plus bas de plafond. Ceux du rez-de-chaussée sont plus étroits. Le hall d’entrée s’espaçant plus autoritairement que la cage d’escalier. L’appartement droit du rez-de-chaussée, ponctionné de l’espace de la loge de concierge, se limite à deux pièces et une salle de bain-toilette loué par une vieille dont le mari et les trois enfants sont morts ou disparus. Il lui reste un chien qui n’a connu aucune guerre. C’est un chien qui ne jappe pas car la vielle est dure d’oreille. C’est un chien qui mord pour communiquer. La vieille s’en accommode. C’est un chien atteint d’incontinence urinaire. Il mord souvent et la dame âgée passe la majeure partie de son temps à lui mettre la laisse et à longer le trottoir. La loge de concierge ne répond pas aux normes de sécurité. Aucune importance, la concierge ne paient pas de loyer et son mari est en invalidité. Deux agents de police tapent aux carreaux de la loge de la concierge qui tremble en voyant les uniformes. Les fonctionnaires lui demande où se trouve l’appartement de Mlle V. La concierge qui n’a connu aucune guerre mais qui porte en haute estime l’activité délatoire cesse de trembler et les précède jusqu’au deuxième gauche. Suite à un bref coup de sonnette, Mlle V ouvre la porte puis affiche un large sourire lorsqu’elle apprend que sa voiture a été retrouvée sans le moindre dommage. La concierge, atteinte d’incontinence urinaire, dévale soudain les escaliers, non pour des besoins physiques, mais pour se rassurer que son mari invalide n’a pas profité de son absence pour se précipiter au café de Maurice, situé deux numéro pair plus bas. La locataire du rez-de-chaussée gauche attend en déshabillé dans l’embrasure de la porte de son appartement les trouveurs de la voiture. Ceux-ci passent sans la regarder en lui demandant d’aller se rhabiller. La locataire soupèse ses seins en regrettant amèrement l’argent dépensé pour la chirurgie esthétique. Le facteur entre dans l’entrée de l’immeuble et se dirige vers la série de boite à lettre accrochée sur le mur gauche. Il répartit cinq courriers. Trois lettres administratives, une relance d’un hebdomadaire pour l’abonnement accompagné de cadeaux pour un tarif sacrifié et une enveloppe de couleur bleue ciel. La porte dupremier gauche s’ouvre et laisse le passage à un individu chauve qui descend les escaliers lentement. Il ouvre la porte de sa boite à lettre qu’il découvre vide comme tous les matins. La concierge l’interpelle pour lui intimer l’ordre de ne pas actionner la minuterie de la cage d’escalier en plein jour. L’homme du premier gauche appuie sans provocation sur le bouton en bakélite et remonte dans son appartement. Un homme sort du troisième droit une valise à la main. Il referme la porte en sachant simplement qu’il ne remettra plus jamais les pieds ici. Arrivé dans le hall, il jette machinalement un regard vers la porte de la boîte à lettre qu’il ouvrait chaque jour en rentrant de son travail payé à la semaine. Il n’a plus la petite clé et de toute façon, il ne l’aurait pas ouverte. C’est la boîte à lettre dans laquelle le facteur a déposé l’enveloppe de couleur bleue ciel. La concierge regarde passer le monsieur du troisième droit en regrettant déjà la meilleure générosité pour les étrennes. Un couple pressé bouscule le monsieur et sa valise, se précipite vers la montée d’escalier et grimpe jusqu’au quatrième droit. Ils entrent en se bousculant et referment la porte à clé. Un individu ouvre précipitamment la porte du deuxième droit et colle son œil à la serrure du deuxième gauche. Il ouvre sa braguette, sort son sexe en érection, se masturbe, éjacule et retourne dans son appartement la queue molle dans la main en laissant la porte entrouverte. La concierge en partance pour sortir la poubelle parce que son mari bien que désœuvré est invalide, entend de la musique qui résonne. Elle grimpe les étages. Le premier, le deuxième, le troisième et cogne à la porte du quatrième gauche en provoquant l’arrêt du rempart sonore envers le quatrième droit. Elle redescend et entre dans sa loge en oubliant la poubelle et retrouve soulagée son mari désœuvré à qui elle ne dit rien. Une dame sort du troisième droit en refermant la porte à clé. Arrivé dans le hall, elle ouvre la porte de la boîte à lettre contenant l’enveloppe bleue ciel. Elle s’en empare et la glisse dans son sac à main que lui a offert il y a presque trente-six ans le monsieur à la valise. La concierge qui vient de sortir la poubelle la regarde passer l’entrée et rentre dire à son mari désœuvré que la dame du troisième droit vient de partir avec une lettre de couleur bleue ciel dans son sac à main. Deux enfants, un garçon et une fille, peut-être des jumeaux arrêtent de crier en voyant derrière les carreaux de la loge, le visage de sorcière de la concierge. Une fois hors de vue, ils tirent la langue et se remettent à crier en gravissant le premier étage et sonnent à la porte du premier droit. La porte s’ouvre et ils se précipitent à l’intérieur à l’abri du regard de sorcière de la concierge. Un fourgon mortuaire s’arrête devant le porche de l’immeuble de quatre étages. La concierge jaillit de sa loge suivi de son mari désœuvré et invalide qui saisit l’opportunité de trouver un peu de distraction. Le patron et l’employé des pompes funèbres ouvrent le hayon arrière du fourgon et en sortent en le faisant glisser un cercueil qu’ils déposent à terre. Le patron demande à la concierge, qu’il identifie immédiatement comme une concierge, où se trouve l’ascenseur. La concierge étant de l’assistance publique n’a vécu aucun décès familial. Elle a, malgré tout, un profond respect pour la profession de metteur en bière et se confond en excuse en leur révélant que d’ascenseur et bien il n’y en a pas. Son mari montre sa désolation, bien qu’étant désœuvré, il est invalide et on ne peut compter sur son aide. L’employé fait triste mine, ce qui le passionne dans le métier ce sont les cadavres et non les montées et descentes de cercueil dans des montées d’escaliers casse-cou. La concierge informe qu’elle a lessivé les escaliers le matin même. Le patron demande l’étage. La concierge répond, troisième gauche. L’employé soupire. Le mari lorgne deux numéros pairs plus loin. Le cercueil est laborieusement hissé jusqu’au troisième étage suivi de la concierge et du double de clé. La porte est ouverte, le cercueil entre. Le cercueil sort, la porte est fermée. Le cercueil menace à plusieurs reprises de descendre plus vite que ses porteurs. Le hayon refermé, le patron indique à la concierge qu’ils ont largement mérité un petit canon et se rendent deux numéros pairs plus bas. Le mari de la concierge les accompagne … du regard. Plus tard, la concierge sort de sa loge à 20h16 comme tous les jours pour tirer les deux lourds ventaux du portail. Après le cliquetis de la gâche de la grosse serrure la concierge entend des coups sourds et répétés. La concierge entre dans sa loge. La concierge ferme la porte de sa loge. La concierge se laisse tomber sur la chaise autour de la table recouverte de toile cirée en face de son mari désœuvré. La concierge dit à son mari invalide qu’elle a entendu des coups sourds et répétés.

ANGELO

« Allons Angelo, tu es fou, mon ami.

  • C’ause d’eux !
  • Pas de quoi fouetter un chat quand même.
  • Fouetter un chat, non. Mais les dézinguer, eux, oui ! »

Angelo est planqué derrière ses volets à demi clos. Seul le bout du canon de son fusil pointe.

« Vas les chercher.

  • Mais qui ?
  • Putain de maire et pute d’adjointe.
  • T’ont fait quoi ?
  • M’ont fait qu’y méritent ce que je leur prépare.
  • C’est du calibre ?
  • Du gros.
  • A ne laisser aucune chance ?
  • Même pas un dernier souffle. Vont pas souffrir, ça c’est bien dommage. Faudrait qui crèvent doucement. Que du gros calibre que j’ai !
  • Va y avoir de l’orage.
  • Ouais, un putain d’orage !
  • Vaudrait mieux rester tranquille à l’abri Angelo.
  • Demmerde-toi avec ton orage. Moi j’ai la rage, t’entend ? C’est pas le ciel qui va m’abattre.

La maison d’Angelo est à l’écart du bourg, personne ne se perd de ce côté. Nous sommes donc Angelo et moi sans public. A partir de là. A partir de ce moment précis, je pourrais dire ça va chier, et même renchérir avec, ça va sérieusement chier. Puisqu’on est à deux doigts du carnage et que personne ne peut l’arrêter. Moi en dialogue de sourd avec Angelo, je fais comme ci. Mais que croyez-vous ? j’ai pas l’étoffe de quoi que ce soit. Alors les putes, les putains j’ai fréquenté. Mais pas avec un gros calibre, juste avec une sacrée trouille. Moi j’ai pas d’animalité. J’ai de la tendresse. Allez expliquer ça à une gamine venue de l’est. Nibe ! Parce que nos putains bien de chez nous,mais de ça, y’a longtemps, ben, elles en avaient de l’affection. Faut cacher, en catimini. Sinon c’était torgnole de leur mac. Les connards d’ici ou de l’est, ça reste des connards. Et y’en a partout, pas seulement ici ou à l’est mais au nord, au sud, pareil rempli de connards qui détruisent le métier de pute. J’en connais, des vraies, c’est comme les sentiments, ça rentrent en résistance. On les garde bien au chaud.

« Angelo, mon ami. T’as pas envie de tirer un coup ?

  • J’ai dit deux avec un foutu calibre.
  • Parle pas de ça.
  • Toi tu parles toujours d’ailleurs qu’on n’y pige que couique !
  • Pas maintenant. Là, je parle pour ta survie. Angelo, je vais te dire l’étymologie…
  • Tu vois que tu parles de travers, à rien y comprendre…
  • C’est pas simplissime, mais bon, tu peux écouter. Rien qu’un peu. Ecoute bordel, je te demande pas de comprendre, juste de capter les sons avec tes esgourdes. Fastoches Angelo, fastoche. Les gros calibres, on en parle plus tard. Parce que t’as beau hurler à tort et à travers, les putains t’en parles avec respect. Si t’en parles pas avec respect on te coupe les couilles. Tu veux qu’on te coupe les couilles ?
  • Ouais, coupe-moi les couilles, j’ai jamais fait de bâtard. Alors de mon chibre, je décharge de la putain de chevrotine. Pas des plombs, des putains de mastocs bastosses.
  • Tu sais pas ce qu’est une putain, tu sais pas. Alors cesse de dire putain, tu cesses ça une bonne fois pour toute. Les putains sont là et tu leur fiches ta queue bien raide, aucun gémissement, rien que de la compassion, qui fait que t’as envie de baiser pour de bon. Alors, la pute, elle dit pas, va te faire foutre, elle dit ce que tu penses, sauf qu’elle le dit avant toi. A ce moment, si tu ne lui suces pas les seins, t’es vraiment un connard. T’es vraiment un connard qui n’a rien compris. T’es plus limite andouille, t’es un asocial pathologique.
  • Ouais avec le chibre on créedes problèmes, avec le pétard on les règle.
  • Angelo !
  • Je prie le saigneur, je le prie, là. Tu sais pourquoi je prie le saigneur ? T’entends pas la différence, parce que t’as pas le son, t’écoute ce que tu veux. Bon moi, ce temps, je prie le seigneur-saigneur de me foutre un triple canon pour te désinguer.
  • Va y avoir de l’orage.
  • Ouais, un putain d’orage !
  • Vaudrait mieux rester tranquille Angelo.

Il tira une chevrotine, le nain en plâtre posé à deux pas de moi explosa.

  • Vas chercher ces saligots ou tu rejoins le nain !!!
  • Angelo, je suis ton ami !
  • Y’a plus d’amis, y’a que des nains !
  • Dis-moi ce qui s’est passé.
  • C’était il y a 37 ans aujourd’hui.
  • Mais bon dieu, ils ont fait quoi ?
  • MOI !!!

L’ALPHABET

Alors, c’est donc ainsi, nous nous réveillons différemment chaque jour, épuisé le lundi, grimé le mardi, amusé le mercredi, élevé le jeudi, poisseux le vendredi, beurré le samedi et sanctifié le dimanche. Basta, l’avenir est devant nous et le passé derrière. Ce qui n’est pas tout à fait exact, lorsque l’on vieilli, notre avenir est derrière nous et notre passé, devant, à se rapprocher dangereusement. De cela, personne n’en parle, encore moins les politiques qui voient de potentiels électeurs leur échapper. Et rien n’y fait, pas même une révolte, une révolution ou un cataclysme. Finalement, la solution est ailleurs, finalement la solution n’existe pas, finalement on ne la cherche plus vraiment, finalement l’a t’ont cherché un jour ? Gravité de la situation, il faut agir ! Hé là, doucement, faut pas pousser mémé dans les orties, ni nulle part ailleurs. Il est donc nécessaire de se ressaisir. Jamais une situation n’a été aussi critique. Kéké, y’a plein de kékés qui ont, à les entendre, la meilleure des méthodes. Larrons en foire ! Menottons les manchots, éblouissons les aveugles, chaussons les culs de jatte, cassons les oreilles aux sourds. Nous sommes trop occupés pour cela. Organisons-nous en colonne vertébrale, en rang d’oignons, en armée d’impuissant, en cordon d’alimentation. Prions ! Que la terre ne nous tombe pas sur la tête. Restons calme. Surtout éviter la panique. Tout va bien se passer. Une idée peut-être ? Vivons la mort ! Week-ends en trépas ! Xylophone d’os pour exécuter la danse macabre. Yaourt de mots, compote d’émotions, mélasse d’idées, bouillie de désirs, rien de probant, ou, peut-être … Zoo aux îles vierges !

Alors, on recommence ? Basta ! Carrément pas ! Déjà épuisés ? Euh… Fatigués peut-être ? Gagne petit ! Haricots de misère ! Irréductibles feignasses !Jarretières désordonnées ! Kaki dit quoi ? Larves siliconées !Ménopausées pubertes ! Neurones atrophiés ! Ocarina fêlées ! Piètres pères de nos âmes ! Queux molles ! Rat de gruyère ! Satan endieussisé ! Terminal abandonnés. Ulcères déméstomaqués. Vomissure de caniveaux. Walkyries de bouges ! Xylophènes éventés ! Yourtes de crépon ! Zouaves en pyjamas !